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LES « ALTANE » SUR LES TOÎTS DE VENISE

Suite à mon reportage sur les cheminées vénitiennes, que vous pouvez revoir : ICI, je me devais de vous parler de ces constructions bizarres, typiques des toits vénitiens et qui tutoient les dites cheminées : les «Altane»….

Les «Altane» ne sont pas des terrasses au sens propre du terme…. Nous pourrions traduire ce mot en faisant un mixte entre belvédère et mirador…. C’est un plateau de planches de bois posé sur le toit, exposé au soleil et à tous les vents, soutenu sur des piliers de pierres ou de briques,  généralement au flanc d’une lucarne à laquelle on accède en passant par les combles des maisons….

Pour se plaire sur ce plancher de bois, souvent à claire voie, laissant passer l’air et la lumière, il ne faut pas avoir le vertige ou peur du vide….

La construction des « Altane » remonterait au XIIème siècle…. Toujours à cause de la densité du tissu urbain et de la concomitance des canaux et de l’eau, de nombreuses maisons ne pouvaient prétendre à une cour ou un jardin privatif…. C’est par  la construction de ces «altane», originales et typiques, que les vénitiens récupérèrent de petits espaces aérés et ensoleillés, bénéficiant de points de vue remarquables sur la cité et la lagune….

A une certaine époque la plupart des maisons de Venise possédaient leur «Altana», puis, du fait de leur entretien difficile de par leur construction en bois et suite diverses interdictions de la République vénitienne,  de nombreuses disparurent, pour réapparaître de plus belle à partir du XVème siècle….

Tout le monde a entendu parler du «blond vénitien»…. Jadis, Il n’existait  pas de teintures chimiques comme aujourd’hui pour se colorer les cheveux….Lors, pour acquérir cette belle couleur dorée, les vénitiennes se séchaient les cheveux au soleil des «Altane»….

C’était tout un cérémonial ; elles revêtaient un châle blanc, en général en soie, le «schiavonetto», et se coiffaient de la «solana», ce chapeau de paille à large bord mais sans fond, permettant ainsi d’étaler les cheveux sur les rebords de la «solana» qui servait alors simultanément de séchoir et d’ombrelle pour protéger le teint pâle de ces dames, comme l’illustrent les croquis ci-après….

A défaut de teintures comme on en trouve aujourd’hui dans les salons de coiffure, ces dames, avant d’étaler leur longue chevelure sur les rebords de la « solana » se l’imprégnait de mixtures dont elles gardaient jalousement le secret…. Sur un bouquin de 1865, nous trouvons la recette d’une de ces mixtures que je vous livre in extenso :

«Lume di rocca oncie sei, vitriolo oncie quattro, salnitro oncie due, il tutto distillato con acqua – oglio di miele e rosso d’ovo mischiato assieme – lissiva di cenere di vite, paglia di orzo, scorza di liquerizia, limature di bosso, e zafran, comin, reobarbaro tagliato a minuto e posto in decorazione di foglie, e ramificazione di ghi, lasciandolo sopra fuoco lento dopo alquanto bollito; indi con una sponga spesso si bagna i capelli, e si asciugano al sole“. » 

C’est écrit dans un mélange de vieil italien et de dialecte venete….  J’ai eu recours pour une meilleure traduction à ma cousine vénitienne, Lidia, qui parle très bien le français….

«6 onces d’Alun de roche, 4 onces de Vitriol, 2 onces de salpêtre, le tout distillé avec de l’eau – huile de miel et jaune d’œuf mélangés – de la lessive à la cendre de vigne, paille d’orge, écorce de réglisse, râpure de buis, safran, cumin, rhubarbe coupée tout petit et mis dans une décoration de feuilles, et des branches de gui. Laisser le tout sur petit feu après l’avoir fait bien bouillir; puis à l’aide d’une éponge se baigner souvent les cheveux et les sécher  au soleil.»

Fichtre !…. Comme me dit ma cousine Lidia avec son bon sens vénitien : 
«secondo mi se quelchidun prova a far sta tintura el resta peoco», je traduis :
«selon moi, si quelqu’un essaie cette de se faire cette teinture il se retrouvera chauve»….
Quatre onces de vitriol, ça fait environ 120 grammes, même distillés dans l’eau, faut vraiment avoir envie de blondir !….

Du temps de ma grand-mère, les « Altane » servaient aussi à étendre le linge…. Aujourd’hui cela se fait beaucoup moins…. On y va bronzer avant que d’aller se pavaner en été sur les plages du Lido…. Souvent on y déjeune ou on y dîne en famille ou entre amis…. Chez nous,  le jour de Pâques en  général, quand le temps le permet, toute notre famille déjeune sur « l’Altana »….

Nous allons nous faire un petit inventaire des «Altane»,  en commençant par les plus grandes…

Suivies par les plus petites, plus sympathiques à mon goût….

Certaines « Altane »  sont malheureusement perverties en local de service, envahies par les paraboles et les antennes de TV….

Ou avec les extracteurs d’air des appareils de climatisation….

Avec ces machins qui soufflent l’air chaud, ça doit être intenable là-haut….

Je préfère de loin celles où les propriétaires installent chaises, fauteuils et tables pour profiter paresseusement du soleil…

Et une préférence incontestable pour les « altane » fleuries….

Une mention spéciale pour celle-ci où l’on étend encore le linge !….

Pour compléter ce reportage, je vais vous faire monter sur la «Altana» de ma cousine Stefania…. La maison étant très haute et les «calle» étroites nous n’avons pas assez de recul pour l’apercevoir entièrement depuis le sol…. Nous voyons juste un petit morceau de la balustrade….

4 grands étages à escalader, (et les étages vénitiens font plus de 3 mètres), plus l’étage des combles, nous passons par la lucarne et nous voici sur «l’Altana»….

Déjà ma cousine et ma compagne installent les chaises longues….

Et les voilà toutes les deux installées, direction le sud, face au soleil !…. Elle est pas belle la vie ?…. Dans le petit coin de lagune on aperçoit l’île de «San Clemente» dans la lagune sud….

Pour nous récompenser de l’escalade, la vue imprenable sur les toits des «sestiere» de «Castello» et «San Marco»….

Tout près de nous, l’église du quartier, «San Isepo» où mes parents se sont mariés le 10 mai 1941….

Un peu plus au Nord-est, mais toujours près de nous, la basilique de «San Piero de Casteo» où ma mère allait au catéchisme, et ma grand-mère avant elle….

Au Nord, les toits des «Tese» de l’Arsenal, et la vieille grue désormais classée monument historique….

Si notre regard se porte un peu plus au Nord-nord-ouest nous découvrons le campanile de «San Francesco delle Vigne»….

Un peu plus vers l’Ouest la monumentale église de « San Giovanni e Paolo »….

On continue dans la même direction et nous reconnaissons le campanile de «Santa Maria Formosa»….

Carrément à l’Ouest, nous avons au premier plan, car à côté de chez nous, l’église « San Francesco di Paola » qui donne sur la via Garibaldi…. Au second plan un campanile qui me dit quelque chose, c’est comment son nom déjà ?….….

Nous descendons un peu, Ouest-sud-ouest, et c’est la fameuse église de «La Salute»….

Je prends quelques instants pour remplacer l’objectif de mon appareil « foto » par un téléobjectif puissant et je dirige mon regard plein sud sur l’île de «San Clemente» que nous avons aperçu en tout petit tout à l’heure… Bien sûr, la « foto » n’est pas très nette car nous sommes à plusieurs kilomètres, mais nous distinguons quand même la couleur des bâtiments….

A l’Est beaucoup plus près, l’île de «la Certosa» et sa marina….

Zoom sur la « Barena » typique de la lagune…. (En français nous pourrions traduire « Barena » par « Laisse », partie de terre ou de plage alternativement couverte et découverte par la marée)….

Au Nord-est, le promontoire végétal qui avance dans l’eau, c’est un bout de l’île des «Vignole» et les quais derrière, c’est l’île de «San Erasmo»….

Et plein Nord, je tombe droit sur l’île de «Murano»….

On ne s’ennuie pas sur une «Altana»…. Mais revenons plus près…. Au début de ce billet illustré je vous ai montré les «Altane» vues du sol, vues d’en bas…. Ici, nous les voyons maintenant d’en haut,  avec un regard sur les planchers typique de bois….

Et l’on distingue bien les petites lucarnes par lesquelles on accède….

Et si nous ne sommes pas plus hauts, nous sommes au moins à la même hauteur que nos voisines….

Et puis on peut s’attarder sur des détails pittoresques, comme cette cheminée à paliers….

Ou  ces vieilles cheminées d’époque…. Je ne me hasarderais pas à y faire du feu, ni à stationner à leur aplomb….

Ou encore ce clocher de la chapelle d’un ancien couvent de « chères sœurs » qui donnait sur la Via Garibaldi….

Et puis alors, j’ose à peine vous le dire, depuis les « Altane » nous pouvons en surprendre certains qui, se croyant à l’abri des regards indiscrets, se livrent en toute impudeur à des ébats amoureux….

Shocking !….

Après ce tour d’horizon quasiment complet, quand vous passerez par Venise, n’oubliez de lever le nez pour voir toutes ces curiosités, ce que ne fait pas souvent le touriste lambda…. Mais il a des circonstances atténuantes car il est tant de choses à découvrir à Venise….

Claudio Boaretto, ciò !….

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